Publié par marinebercot à 10:52:57 dans Interview Marine Bercot | Commentaires (0) | Permaliens

Tu n'as pas fait d'école de musique, alors ?
Si, puisque parallèlement aux concerts, je suis entrée à l'American school of Modern Music (une école à Paris) pour apprendre le piano. C'était important pour moi de me plonger dans la théorie de la musique et pratiquer un instrument. Quand je me suis lancée là-dedans, j'avais déjà 24 ans, donc je me suis retrouvée sur scène sans savoir grand chose ! Il fallait impérativement que je commence à gagner de l'argent avec ce métier que j'avais choisi tardivement. J'ai donc fait le parcours à l'envers, mais ça a un avantage, c'est que ça force à aller à l'essentiel...
Qu'est-ce qui t'a d'abord attiré dans ce métier ?
Dans la vie comme dans la musique, ce que j'aime ce sont les rencontres et les mélanges. La musique m'a apporté ces deux ouvertures. Musicalement, j'aime mélanger les styles et les influences. J'écoute des musiques très différentes, jazz, pop, rock, folk, blues... J'essaie, au milieu de mes goûts, de ne pas me créer de barrière, de m'autoriser un maximum de liberté, un espace de création le plus large possible, selon l'inspiration, l'envie, et les rencontres justement... J'aime les mélanges d'intentions, d'énergies... Passer de la douceur à la violence, du mystère à la transparence, de la joie de vivre à la mélancolie. Tout ce qui s'oppose, tout ce qui se complète m'intéresse. Je suis attirée avant tout par les contrastes.
C'est valable aussi pour la scène ! J'imagine que le choix des musiciens qui t'accompagnent est important...
J'aime être étonnée, j'aime les surprises... J'aime jouer avec des musiciens créatifs, qui ont leur univers propre. Ces musiciens ne sont alors pas simplement des exécutants . Ce sont des artistes à part entière, et le jeu c'est de mélanger nos couleurs pour réussir à créer un tableau original et cohérent...
Comment as-tu choisi tes musiciens, qui semblent tous très impliqués dans ton projet artistique ?
En fait, j'ai choisi des musiciens qui écoutent les textes et qui réagissent naturellement aux mots et aux histoires que je raconte.... J'ai choisis aussi des musiciens qui ont un son très personnel parce que c'est ça qui fait le relief et la texture des morceaux. Ils viennent enrichir mon univers en proposant des choses, en osant mettre leur patte ! Ca évolue, ça bouge... L'univers devient forcément plus subtil et plus riche au fil des concerts. Tout ne doit pas être figé, c'est pour moi le propre de la scène ! La scène doit rester un moment de partage et de plaisir, ça doit être joyeux et ludique sinon autant rester chez soi et écouter le disque ! Autour de mon deuxième album, j'ai trouvé une équipe de musiciens fantastiques; il y a bien-sûr Charly Mercier et Pierre Durand aux différentes guitares, Mauro Gargano à la contrebasse et à la basse électrique et Marc Grelier à la batterie, percussions et samples. Je suis vraiment très heureuse de ce groupe et je pense qu'on va passer du bon temps sur scène ! Dès le premier concert, il y a eu une cohésion et une complicité immédiates. Ca compte beaucoup pour moi. Encore une histoire d'aventure humaine et d'aventure musicale qui, dans ma vie, sont intimement liées.
Justement, ta rencontre avec Charly Mercier et Pierre Durand, comment s'est-elle passée ? Et qu'apportent-ils à ton projet, au-delà de leur rôle de guitaristes ?
Ce sont deux rencontres essentielles puisqu'elles sont à l'origine de tout ce qui fait mon univers aujourd'hui. Je connais Charly Mercier et Pierre Durand depuis longtemps: 15 ans pour l'un, et 10 ans pour l'autre, et ils forment avec moi le noyau dur de cette aventure. On a commencé à travailler tous les trois bien avant le premier album...
C'est Charly Mercier qui compose tes musiques ?
Charly Mercier compose l'essentiel de mes musiques depuis toujours... On forme, sur le plan de la créativité, un vrai tandem. On se connaît parfaitement et travailler ensemble est devenu d'une facilité inquiétante ! Tout est simple et fluide... Jamais de mauvaise surprise ou de déception ou de lassitude... Je lui donne des tas de textes, au fur et à mesure que je les écris, et je le laisse libre de piocher dedans, selon son inspiration. On ne s'impose aucune forme, ni aucun style... Il s'adapte à la forme de mes textes, qui deviennent de plus en plus déstructurées, pleins de cassures... Charly s'en sert pour composer, et c'est ça qui donne au final une chanson qui me ressemble autant...
Charly semble être indispensable, quand on t'écoute... Il est aujourd'hui indissociable de ton projet ?
Je pense que ma rencontre avec Charly est, sur le plan artistique, le plus cadeau de ma vie ! Je n'imagine pas qu'on arrête un jour de travailler ensemble. Même si ça ne nous empêche pas l'un et l'autre de nous investir dans d'autres aventures musicales, avec d'autres gens... Il faut respirer aussi, s'enrichir et revenir à ce projet avec une énergie neuve. Pour Ma langue au chat, Charly a eu la casquette à la fois d'arrangeur et de réalisateur. On a pu aller ensemble au bout de l'idée, pour cet album.
Comment Pierre Durand a pu trouver sa place là-dedans ?
Pierre, il nous a rejoint quelques années plus tard, et il a apporté sa personnalité très forte d'une part mais aussi son talent exceptionnel d'instrumentiste... C'est à la base un guitariste de jazz qui mélange des tas de styles lui aussi, du jazz moderne au New-Orleans, en passant par la country, le blues, le free jazz et la musique indienne... J'ai eu un coup de foudre pour ce guitariste: d'abord il a le feu sacré et il est totalement libre... Il joue avec la générosité et l'enthousiasme qui font qu'il est pour moi plus qu'un bon musicien: c'est un musicien inspiré... C'est rare, je trouve. Avec lui, je fonctionne en sens inverse: j'écris parfois des textes sur les musiques instrumentales composées par Pierre pour son propre quartet:Les noces de menthe ou Les amants sur mon premier album sont nées de cette manière. Pour mes deux albums, Pierre Durand a pris en charge les arrangements du quatuor à cordes et des bois. Je trouve qu'il arrange magnifiquement.
Il y a eu, un peu plus tard, ta rencontre avec le label Le Chant du monde, qui a produit Ma langue au chat ?
Oui, j'ai rencontré Alain Raemackers (directeur éditorial du Chant du Monde) en septembre 2005 quand je cherchais une licence et un distributeur pour mon premier album auto-produit, Les amants. Cette rencontre a été importante pour moi. Le Chant du monde est un label indépendant, c'est en fait la branche jazz, world et chanson française chez Harmonia Mundi. Depuis le premier jour, dans ce label, on ne me parle QUE de musique ! Les choix partent de là, vraiment tout le temps... J'ai le sentiment qu'aujourd'hui, c'est un luxe.
Comment se passe ta collaboration avec Alain Raemackers, qui orchestre ce label ?
Alain Raemackers est ce que j'appelle un vrai directeur artistique... C'est quelqu'un qui a une culture musicale immense, qui a des goûts et des avis sûrs, qui aime prendre des risques et défendre les projets qui le touchent. J'ai une confiance absolue en lui, j'ai l'impression que c'est réciproque, et si on fait un troisième album ensemble, j'aimerais lui laisser encore plus de place dans la réalisation... En fait, Alain Raemackers est un véritable artiste ! Mais qui a les pieds sur terre. J'ai beaucoup de respect et d'admiration pour lui. C'est un homme à la fois exigeant et bienveillant...
Tu as depuis longtemps un rapport très particulier à l'écriture. Quelle place elle a aujourd'hui dans ta vie ?
L'écriture est ce qui m'importe le plus et elle est au centre de ma vie d'artiste et de ma vie tout court... C'est vital pour moi, depuis l'enfance. Toute petite, je passais mes journées à écrire... Rien que l'acte physique d'écrire me plaisait ! A 6 ans, je pouvais passer des heures à recopier mes cahiers d'école ! Heureusement, , je me suis laissée prendre vite par l'aspect créativité, et j'ai commence à écrire des lettres d'amour, puis des poèmes, puis des histoires, des essais plus ou moins philosophiques, etc... Avant d'en venir à la forme chanson.
On a l'impression que tu n'as pas un style d'écriture qui ressemble à ce qu'on entend le plus souvent en chanson française ?
Ce que j'aime au fond, c'est la poésie. Les sons, le rythme des phrases, la couleur des mots, les rimes plus ou moins évidentes. Je me laisse porter par les vagues de cette langue que j'aime profondément. Je me laisse emmener par la beauté de certains mots, j'aime quand ça coule et puis j'aime les ruptures... de sens, de son, de rythme.
Je me suis aperçue que ça ne m'intéressait pas tant que ça de raconter des histoires de ma vie quotidienne ou même inspirées de la vie des autres. Et que je ne savais pas bien décrire. Alors bien-sûr je parle aussi de moi, comme tout le monde si je puis dire... J'écris avec tout mon bagage de vie, j'écris avec mes joies, mes épreuves, mes prises de conscience... Mais j'aime quand tout ça reste un peu abstrait, un peu énigmatique, j'ai une écriture probablement plus poétique que narrative. J'aime les images et j'aime les mots... Quand ils sont beaux, ou drôles, ou étranges, j'ai envie de les utiliser... Pamplemousse par exemple, je trouve que c'est un beau mot. Alors je m'en suis servi dans une chanson pour décrire La forme de mon amour ! Je fonctionne beaucoup comme ça, rapport au son des mots. Dans un deuxième temps, je leur donne un sens.
En écrivant des textes très imagés et parfois mystérieux, tu ne crains jamais que le public ne comprenne pas ?
Non parce que pour moi ce n'est pas utile d'être compris systématiquement. Il y a autre chose qui passe à travers les mots. Une émotion qui n'est pas forcément liée au sens, mais plutôt à l'énergie des sons, ou à manière dont l'artiste va les dire ou les chanter. Par contre, il est vrai qu'on vient me voir souvent après les concerts pour me poser des questions à propos de certaines chansons un eu énigmatiques... On me demande par exemple mais qui c'est, Albert ?, ou alors ça parle de quoi Sept fois trois 21 ? Et je n'aime pas forcément apporter de réponse, je leur dis: Mais pour vous, ça parle de quoi ? Et là, d'un coup, j'entends des histoires magnifiques... Souvent très loin de mon histoire à moi, et j'aime beaucoup ça justement... La liberté d'interpréter ou de s'approprier une chanson... Laisser aux gens l'espace pour ça... Pour fabuler et fabriquer leur propre monde à partir de mots que j'ordonne à ma manière. Je trouve que la poésie permet ça.
Tu puises aussi votre inspiration chez les autres artistes. Tu as d'abord écrit une chanson sur Tom Waits (L'épouvantail), et aujourd'hui tu rends hommage à Ani DiFranco avec le single Ani"...
Il arrive effectivement que je sois inspirée par tel ou tel artiste que j'admire particulièrement, comme ce fut le cas pour Tom Waits ou Ani Difranco. J'ai écrit ces deux chansons en sortant d'un de leurs concerts à Paris... C'était tellement bien, tellement proche de ce que je cherche moi-même que j'ai ressenti une vraie joie, une envie profonde de leur dire merci finalement... Ca s'est manifesté à travers l'écriture... Ce sont des artistes qui me nourrissent, et je puise dans leur univers notamment lorsqu'ils sont sur scène, les raisons pourquoi j'ai voulu faire de la musique ! C'est un échange ... Ils m'inspirent alors j'écris. Pour les deux artistes dont vous parlez, je n'aurais même pas pu m'en empêcher, ces deux textes sont sortis tous seuls !
Y a t-il en France des artistes qui te touchent particulièrement ?
Bien-sûr... Il y a d'abord CharlElie Couture que j'aime depuis mes 14 ans ! Et je continue à m'intéresser énormément à son travail que ce soit comme musicien, comme peintre, sculpteur ou photographe... C'est un artiste incroyable, je trouve. C'est un poète et c'est quelqu'un de libre. Je crois que ce sont ces deux qualités qui sont le dénominateur commun chez tous les artistes qui me touchent vraiment: Léo Ferré, Rickie Lee Jones, Tom Waits, Joni Mitchell, Ani DiFranco, Thelonious Monk, ou d'autres encore.
Justement... Tu as une passion pour le jazz, paraît-il. D'où vient-elle ? Et en quoi cette musique te touche t-elle autant ?
J'ai découvert le jazz tard, quand j'ai intégré cette école de musique à 24 ans... Ca a été effectivement pour moi un vrai choc. C'est une musique qui me transporte littéralement, qui m'emmène loin et qui m'inspire pour écrire. J'aime les musiques improvisées... Ce qui me fascine, c'est "l'inspiration" qu'elles réclame, plus que le côté technique ou virtuose. C'est ce mélange entre liberté et contraintes, c'est l'interaction constante entre les musiciens, c'est l'écoute et la qualité de présence que cette musique exige pour être belle... Et le risque pris à chaque seconde dans l'improvisation ! Le jazz est une musique qui semble engager l'être tout entier.
J'ai lu que tu écrivais souvent tes textes de chansons dans les clubs de jazz ! Le jazz est une source d'inspiration pour toi ?
C'est vrai que j'écris la plupart de mes textes en écoutant du jazz, live. Je vais écouter un groupe rue des Lombards ou ailleurs, et j'emmène systématiquement du papier et un crayon ! Sinon j'en demande au bar ! Peut-être c'est aussi parce qu'il n'y a pas de paroles... donc plus facile, il y a plus d'espace laisser venir les mots... C'est de la musique instrumentale qui ne vient pas lutter avec mon écriture. Elle l'accompagne simplement. Et c'est terriblement inspirant d'écouter des musiciens la plupart du temps excellents... En réalité, ils cherchent les mélodies dans l'improvisation, ils cherchent à faire de belles phrases avec le son propre à leur instrument... en même temps que j'essaie moi aussi de faire de belles phrases avec le son des mots ! Pour moi le jazz et l'écriture sont très liés... Il y a la même recherche de liberté, le même lot de contraintes pour que ça ait un sens, et la même joie quand on a l'impression d'avoir trouvé... La phrase juste, le bon son, le bon ton...
Tu m'as dit que ce qui t'importe le plus, c'est la scène... Enregistrer tes albums en studio est une étape qui t'intéresse moins ?
J'aime beaucoup le studio, parce qu'il y a une atmosphère très spéciale, qu'on est pendant deux semaines dans un cocon avec des gens qu'on a choisis... Donc c'est super aussi.
Mais il est clair que c'est la scène qui est le plus important pour moi. Le rapport avec le public. L'idée de donner et de recevoir. La réalité immédiate de cet échange... Je trouve ça beau et un tout petit peu utile. Ca nourrit tout le monde. Du moment que l'intention est bonne, du moment qu'on a envie de partager, envie de communiquer de la joie, de la révolte, de l'espoir, de l'humour, de l'envie ou n'importe quoi d'autre.
Qu'est-ce qui te plaît le plus quand tu fais des concerts ?
C'est d'abord de prendre le risque d'être sur scène. Et d'arriver à communiquer au public qui je suis vraiment. J'aime arriver sur scène et ne pas savoir, j'aime être là, prendre possession de l'espace et laisser venir les choses. Dans les concerts, il y a un côté très ludique, très en connexion avec l'enthousiasme et l'envie, il s'agit vraiment de lâcher-prise. Il y a un tel espace de liberté quand on est sur scène, on fait ce qu'on veut finalement... Pendant une heure trente ou deux heures, on est totalement libres ! Il n'y a pas grand chose qui permette ça. Si..., l'écriture justement ! Mais la scène reste un lieu d'expression unique je trouve. On a le droit de TOUT faire ! De tout dire ! Du moment que c'est assumé et que ça nous ressemble au plus près. J'essaie de ne pas fabriquer, mais plutôt d'emmener le meilleur de moi-même sur scène... Et de laisser l'ombre au vestiaire.
D'où vient le titre de ton dernier album, Ma langue au chat ?
Ma langue au chat est en fait une phrase extraite de la chanson Ani... Ca évoque justement ce risque de la scène, si essentiel pour moi. Ce titre vient de ce que j'ai ressenti quand j'étais au concert d'Ani DiFranco il y a trois ou quatre ans, à l'Européen. J'ai vu cette fille seule sur la scène, avec ses 8 ou 9 guitares, et j'ai réalisé aussi combien c'était difficile d'être libre à ce point : surtout en solo, il faut du courage pour être là, se débrouiller avec tout cet espace et toute cette liberté... J'ai eu envie de lui dire à ce moment là: ani, ça va aller ? mais qu'est-ce que tu vas faire ? qu'est-ce qui va se passer ?... Et c'est comme si je l'avais entendue me répondre avec un sourire je ne sais pas, on verra, je donne ma langue au chat ! C'était un concert magnifique pour cette raison là.
Alors, c'est cette sensation de risque et de joie mêlés, que je continue à chercher dans ce métier... C'est ce qui pour moi fait la grâce.

Publié par marinebercot à 19:21:29 dans Interview Marine Bercot | Commentaires (0) | Permaliens
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